Le paradoxe du cartel

Texte écrit par Isabelle de maison Rouge, commissaire de l’exposition, en 2017, à l’occasion de l’exposition collective, où je présentait une oeuvre en installation murale du collectif Thierry Forien, Alain Louyot, Anne-Claire Plantey, Popy-Loly de Monteysson, titre “Car tel est mon bon plaisir”

Toute œuvre exposée dans une institution est identifiée par ce que les musées
d’art nomment communément un « cartel » affiché auprès de l’œuvre.
Dans le domaine des Beaux Arts, l’histoire du cartel s’inscrit dans l’histoire de
la muséographie. La plaquette sur l’encadrement de l’œuvre d’art donnant des
informations sur cette œuvre se résume alors à la plus petite unité non
interprétative. Au XIXe siècle, moment de l’initiative de l’étiquetage des
œuvres, les informations du cartel étaient intégrées au cadre du tableau (cartel
indique aussi un encadrement).
Depuis, le cartel prend la forme d’une plaque ou d’une étiquette, fixée à
proximité immédiate ou directement sur le cadre d’un tableau, sur le socle
d’une statue ou sur un monument. La plupart du temps les informations qui s’y
trouvent sont toujours concises et composent une [fche d’identité de l’œuvre
en mentionnant : son auteur ou son groupe culturel d’appartenance, son intitulé
ou titre, le lieu et la date de production, les matériaux et techniques de
fabrication, lorsqu’il s’agit d’une œuvre présentée dans une institution muséale
est indiqué également son mode d’acquisition (achat, donation, dation, fouilles
archéologiques, etc.), sa date d’entrée au musée et son numéro d’inventaire.
Son texte se doit d’être le plus scientifique possible.
Le cartel fait donc partie du dispositif d’accompagnement de l’exposition, il est
le premier support sur lequel le visiteur à la recherche d’une information sur
une œuvre peut s’appuyer. La petite taille de l’étiquette s’explique avant tout
par le souhait de ne pas nuire à l’œuvre et ne pas encombrer le champ visuel du
spectateur. Néanmoins, la tendance est aujourd’hui d’en agrandir le format et
les caractères a[in de donner davantage de place à la pédagogie qui entoure
l’œuvre.
Vecteur de sens, chargé de rendre intelligibles et cohérents le parcours et le
regard posés sur l’objet exposé, le cartel peut aussi endosser une fonction
symbolique, proférant un discours latent qui se situe au-delà de sa simple
mission d’étiquetage, de signalisation et d’explication. Il peut prendre une part
active à l’édification des musées, ou des lieux d’expositions qui l’utilisent. Que
les cartels offrent une apparence de neutralité ou qu’ils revendiquent au
contraire tacitement leur statut «militant», ils sont pensés comme l’un des
éléments clés de la médiation. Leur présence (ou absence) n’en souligne-t-elle
pas la dichotomie présente : la connotation et la dénotation, le signifiant et le
signifié, le contenant et son contenu, l’implicite et l’explicite du discours ?
En effet, ces étiquettes sont en règle générale «normalisées» quant à la forme,
au format, à la matière dont elles sont composées (support en métal ou en
plastique…), à la typographie qu’elles adoptent, à la position qui leur est
donnée, par rapport à l’objet et vis-à-vis du regard du visiteur. Et ce caractère
homogène autant que détaché concerne aussi le style de rédaction qui doit respecter le principe de scription (celui qui écrit est contraint de se plier aux
normes d’écriture imposées et fixées par un contexte historique, scientifique ou
politique). Pour divulguer son savoir via le texte de l’étiquette, le scripteur doit
résumer (la connaissance) et traduire (le jargon de spécialité) en fonction des
contraintes imposées par la situation de communication spécifique à l’écrit
dans l’exposition (prendre peu de place, être très parlant, ne pas gêner
l’esthétique d’une scénographie…). Les cartels peuvent alors devenir
étonnamment bavards. Et pourtant, entourer l’œuvre d’une batterie de
commentaires, c’est prendre le risque de la masquer et de voir l’œuvre s’effacer
au pro[it de l’artiste et de tous les discours périphériques, ceux-ci – à leur tour
– parlant plus fort que l’artiste et que l’œuvre.
Si selon différentes études réalisées par des musées un visiteur stationne en
moyenne entre 13 et 30 secondes devant une œuvre d’art dont pas moins de 11
secondes devant son cartel… l’exposition « le paradoxe du cartel » permet
alors de soulever l’ambigüité portée sur la définition du cartel ainsi que
certaines problématiques entourant la médiation de l’art contemporain. Les
contours de l’art deviennent parfois plus intéressants que l’art même. Ainsi le
cartel ici fait œuvre… Toutefois si le cartel devient œuvre, que devient l’œuvre ?

Isabelle de Maison Rouge
Commissaire d’exposition indépendante